Avant-propos

Si vous êtes chef d’entreprise d’une PME ou à fortiori d’une TPE, vous ne vous sentez probablement pas concerné par les « jobs à la c.. » mais il est important de comprendre le fonctionnement des grandes entreprises voire des moyennes et plus généralement du monde dit capitaliste dans lequel nous vivons et comment il évolue.

Pour ce faire, je vais commenter « Bullshit Jobs », le dernier livre de David Graeber paru en 2018, analyser la thèse de l’auteur en identifiant ses points forts, ses points faibles, ses partis pris et en faisant ressortir ce qu’un chef d’entreprise peut en tirer !

Podcast

Si vous préférez, vous pouvez écouter le Podcast.

L’auteur

D. Graeber est un anthropologue américain, né en 1961, au parcours inhabituel. Après avoir été enseignant à Yale dont il a été licencié pour avoir soutenu un mouvement étudiant, il a enseigné à l’université de Londres puis désormais à la London School of Economics. En 2011, il a été un des leaders du mouvement « Occupy Wall Street » mais en 2014, il s’est retrouvé au Rojava (Kurdistan syrien) pour étudier la forme de gouvernement qui se mettait en place. Pour un anarchiste auto-proclamé, c’est plutôt étonnant mais bon.

Graeber est connu pour avoir publié en 2011, un livre remarquable « Dette : 5000 ans d’histoire », livre que je conseille fortement à tous ceux qui veulent comprendre d’où vient cet engrenage de la dette.

Le livre lui-même

Près de 400 pages, un peu un pavé à l’anglo-saxonne. Ce livre fait suite à un article qu’il a publié en 2013 et dont le succès a été tel qu’il a reçu des centaines de témoignages de personnes qui parlaient de leur propre « job à la c.. ». Cela l’a amené à écrire cet ouvrage.

Une intro très claire puis une première partie descriptive de 4 chapitres, remplis de cas concrets choisi parmi les milliers qu’avait reçu Graeber suite à la parution de son article en 2013.

Les chapitres 5, 6 et 7 vont plus loin dans l’analyse de ce phénomène avec une perspective historique, dans ses conséquences et dans les remèdes possibles.

partie 1 – la situation

C’est quoi un « bullshit job » (« job à la con ») ?

En 1930, KEYNES disait que d’ici un siècle, progrès technologique aidant, les être humains n’auraient besoin que de travailler 15 heures par semaine.

Selon Graeber, un job à la con est une forme d’emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflu ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence.

Il cite l’exemple d’un sous-traitant de sous-traitant de l’armée allemande qui envoie du personnel quelquefois à des centaines de km pour déplacer des PC d’une pièce à une autre, ce qui pourrait être fait par les soldats eux-même. Il est clair qu’en plus, le coût de ces opérations est énorme. Un autre exemple, celui d’un fonctionnaire espagnol qui s’est absenté de son poste au service des eaux de la ville de Cadix et ce pendant 6 ans, temps qu’il a consacré à étudier la philosophie de Spinoza… il expliquait au service de la ville qu’il était missionné par la compagnie qui avait gagné la concession du traitement des eaux et à cette dernière qu’il était missionné par les services de la ville.

Attention, ces jobs en concernent pas que le secteur public mais aussi les entreprises privées et les associations de type ONG ou autres… comme nous le verrons dans le paragraphe suivant.

Plus haut dans l’échelle, il cite les consultants financiers et les lobbyistes et une grande part des employés des institutions financières.

Graeber met en opposition les jobs à la con et les « jobs de me… ». Ces derniers sont le fait de cols bleus sous-payés et ont une utilité sociale, alors que les premiers concernent des cols blancs souvent très bien payés, qui doutent de leur utilité, ont peur de perdre un emploi qui ne sert à rien, ne font pas de vagues et méprisent ceux qui ont des « jobs de m…. » !

En ce premier trimestre 2019, cela me fait terriblement penser au mouvement des gilets jaunes et à l’opposition qu’elle fait apparaître entre ces cols bleus à la limite de la misère et les cols blancs qui leur porte un regard dénué d’empathie.

Les différents types de « jobs à la con »

Ce chapitre est un régal à lire par les anecdotes qu’il contient.

L’auteur identifie cinq formes de jobs à la con ».

les larbins

dont le rôle est de permettre à quelqu’un de paraître important en étant tout simplement là…il cite le cas des concierges de grands immeubles dont le rôle se limite à ouvrir le bouton de la porte d’entrée avant que le locataire/propriétaire n’ait à le faire.

les porte-flingues

il cite le cas de l’université d’Oxford qui utilise une dizaine d’experts en relation publique pour convaincre le monde de son excellence. En revanche, parmi les porte-flingues, il cite les télévendeurs ce qui me paraît injuste car dans notre monde, vendre est indispensable et on peut penser que la télévente fait gagner du temps, abaisse les coûts

les rafistoleurs

il cite le cas d’informaticiens qui travaillent deux heures pas jour pour articuler des programmes qui ont été conçus à la base sans recherche de compatibilité ou des personnes qui sont là pour rattraper les bourdes, les erreurs de chefs qui ont été mis à leur poste sans en avoir les compétences

les cocheurs de case

dont le rôle est de permettre à une organisation de prétendre faire ce qu’elle ne fait pas… il cite le cas d’une employée qui remplissait tous les jours des formulaires sur les préférences des résidents. les formulaires remplis étaient généralement jetés à la poubelle car la plupart des résidents repartaient le lendemain

les petits chefs

qui ne font qu’assigner des tâches aux autres mais pire qui créent des tâches inutiles pour pouvoir ensuite les superviser

Pourquoi un « job à la con » rend malheureux ?

Dans sa démonstration, Graeber met en avant deux causes

  • Vers 1900 un psychologue allemand a constaté que même un bébé a plaisir à agir sur le monde, qu’il éprouve la « joie d’être cause » même si cela se limite dans son cas à déplacer un petit objet… or Graeber cite des témoignages de salariés qui ont été épuisés psychologiquement parce que leur boulot n’avait aucun impact, était absurde. Ils n’avaient pas la sensation d’être cause de quoi que ce soit !
  • Le fait que le salarié vend son temps à son employeur et pas la réalisation d’une certaine tâche. En conséquence, l’employeur aura tendance à remplir le temps au maximum le temps qu’il achète et cela entraîne souvent la mise en place de tâches sans intérêt pour l’employé et qui contribuent à le démotiver

A quoi ça ressemble, d’avoir un job à la con ?

Ce chapitre est une extension du précédent en décrivant les types de souffrance ressenties :

  • la souffrance d’être dans le flou,
  • la souffrance de devoir faire semblant,
  • la souffrance de « ne pas être cause »,
  • la souffrance de ne pas pouvoir se plaindre, de ne pas être entendu par sa hiérarchie
  • la souffrance de savoir que l’on nuit… l’auteur a noté chez nombre de travailleurs sociaux dont la mission officielle est d’aider les personnes en difficulté et qui se rendent compte qu’ils sont là pour la galerie et que leur travail va dans certains cas « enfoncer » les personnes qu’ils sont censés aider.

En conclusion de cette 1ère partie…

Après la présentation de ce qui constitue la partie descriptive de l’ouvrage, je voudrais donner deux conseils qui puissent être utiles à un patron de PME/TPE…

Premier Conseil : de ne pas remplir le temps de ses collaborateurs avec tout et n’importe quoi. Quand ils ont fini une mission par exemple et que la mission suivante n’a pas encore démarré, il faut par exemple éviter de leur demander de s’auto-former, il est préférable de leur accorder ce temps… s’ils ont été efficaces, tant mieux pour eux ET tant mieux pour l’entreprise. Sinon, la prochaine fois, ils feront traîner et utiliseront le temps affecté au départ de la missions.

Second Conseil : écouter systématiquement un collaborateur qui se plaint que son travail n’a pas de sens. De plus, il aura probablement des suggestions sur la manière d’enrichir ses tâches, de rendre son rôle utile de lui permettre « d’être cause ». Lâchez lui la bride, laissez-le retrouver du sens à ce qu’il fait !

Dans l’article suivant, nous allons voir pourquoi on est arrivé là, les conséquences et les remèdes possibles.

Catégories : Notes de lecture

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