Comment expliquer la prolifération des « jobs à la con » ?

D’abord évidemment, le rôle des pouvoirs publics.

Bien sûr, c’était une composante essentiel des régimes socialistes, on créait des jobs pour employer les gens… Je suis allé à plusieurs dans les pays de l’Est avant la chute du mur et je me souviens d’une blague qui circulait, « ils font semblant de nous payer (ou bien une misère), alors nous faisons semblant de travailler ».

Dans les pays dits capitalistes, l’objectif ultime étant le plein emploi, l’état subventionne aussi des emplois, pas des emplois utiles.

Mais attention, le problème ne se limite pas qu’au secteur public avec l’explosion des emplois « administratifs » dans le privé. Graeber cite le cas du développement des services administratifs dans les établissements d’enseignement privés, ou le développement des couches de managers, dont le secteur de la finance est le meilleur exemple dans le secteur privé.

Puis il s’intéresse à ce qu’il appelle la « féodalité managériale » et cette analyse me paraît très fine. Il part de la conception classique du capitalisme dans lequel c’est la gestion de la production qui génère les profits. Puis pendant le 20ème siècle, le « managérialisme » a donné un pouvoir croissant aux gestionnaires, et à la fin des années 80, cela s’est accéléré de manière extrême avec la financiarisation du capitalisme. On arrive à faire qu’une entreprise industrielle telle que General Motors réalise la quasi totalité des ces bénéfices avec sa division « financement ».

En conséquence, on peut penser que ces managers considèrent que les autres divisions sont des poids morts et que tout doit être fait pour les rentabiliser et on en arrive aux réductions d’emplois productifs et aux délocalisations massives. Les PDG, montrent l’exemple, se rémunèrent en stock options et sont surtout préoccupés de faire monter le cours de l’action, passent d’une boîte à une autre et sont de plus en plus déconnectés du métier de leur entreprise.

Cette féodalité managériale se sent pousser des ailes et apparaît une accumulation de couches organisationnelles qui vont générer des « jobs à la c.. », des managers qui contrôlent d’autres managers qui contrôlent des employés qui n’estiment plus devoir être loyal envers une entreprise qui les méprisent.

Et là, l’auteur décoche une flèche… le système actuel n’est plus du capitalisme !

Il s’agit d’un système de rente, d’extraction de valeur.

Il n’a pas tort. D’ailleurs, le meilleur exemple est celui des intérêts que payent les états endettés à des organismes financiers et qui mesurent en milliers de milliards (de $ ou d’€) chaque année, plus de 40, rien que pour la France.

Pourquoi la société ne réagit-elle pas ?

Pour l’auteur, il y a plusieurs raisons.

La dimension moralisatrice qui veut que les gens doivent travailler, que c’est un devoir quasi sacré ; donc mieux vaut un « job à la c.. » que pas de job du tout.

La notion psychologique qui fait que la plupart des gens tirent dignité et amour-propre du fait de gagner leur vie grâce à leur travail.

La dimension utilité sociale ; comme il est difficile de mesurer la valeur, on peut toutjours se dire qu’il sert à quelque chose ou à quelqu’un.

L’état ne peut pas (ou ne veut pas) se permettre que trop de gens soient oisifs et préfère les garder employés. Il est amusant de constater que ce dernier point est actuellement battu en brêche en France avec le mouvement des gilets jaunes, qui bien que travaillant la semaine, manifestent le samedi !

Quelles sont les conséquences ?

Graeber donne exemple la crise de 2008 où l’industrie la plus « bullshitisée », à savoir la finance s’en est sortie, sans faire d’efforts, en étant renfloué par les états donc par les contribuables alors que les employés de l’industrie automobile ont payé le prix fort, baisses de salaires, réduction des effectifs productifs…

Il donne aussi d’autres exemples mais qui me paraissent plus concerner la société étasunienne.

En revanche, je pense qu’une des conséquences les plus néfastes est l’impact sur les nouvelles générations qui arrivent dans le monde du travail et sont immédiatement confrontées à ce phénomène soit parce qu’elles occupent un « job à la c.. » soit parce qu’elles sont en bute à ces strates managériales ce qui entraînera nécessairement de la démotivation.

Quoi faire ?

David GRAEBER donne plusieurs pistes dont deux sociétales et une personnelle.

Commençons par les sociétales

  • le revenu universel un revenu donné à tous qui lui permette de vivre décemment, mais sans plus, donné à tous pour éviter le développement de services pléthoriques qui géreraient les demandes en validant ou non les critères d’attribution. Mon commentaire ; cela peut peut-être fonctionner dans des pays dits riches mais dans les pays en situation difficile, cela paraît très difficile. En conséquence, l’effet aspirateur des populations de ces derniers vers les premiers serait énorme et, sans parler des difficultés d’intégration, mettrait à genoux le système.
  • le développement de la classe des « aidants » la robotisation étant inéluctable, les productions tant de biens que de nombreux services ne nécessitant plus d’intervention humaine, il faut repenser le travail. Il plaide pour le développement de la classe des aidants. Cela va des enseignants au personnel soignant ou accompagnant. Il voit d’ailleurs dans cette évolution une potentielle lutte des classes à venir mais c’est une vision politique qui s’inscrit dans ses partis pris idéologiques et qui selon moi, n’apporte pas grand-chose à la démonstration.

Passons pour finir à la piste personnelle

Qu’il destine aux jeunes générations, il leur recommander d’identifier les entreprises ou les services où prolifèrent les « jobs à la c.. », de les éviter, pour se protéger de la perte de sens dans leur job qui risque de les conduire à un futur burn-out…

Je dirais que cette dernière recommandation a un intérêt majeur pour les PME, disons de moins de 50 salariés, au sein desquelles ce type de job ne peut pas proliférer car elle peut leur permettre de recruter des profils de haut niveau. Ces derniers se tournaient traditionnellement vers les grandes organisations avec le souhait de faire carrière en grimpant dans la hiérarchie, désormais les PME peuvent leur vendre du « sens » ou à tout le moins la garantie que leur job ne risque pas de tomber dans le « bullshit ».

En conclusion, je dirais que ce livre est sympa à lire mais qu’il fait aussi réfléchir !

Catégories : Notes de lecture

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